Déroulé de la transition : Théa, spécialiste en démocratie et bonne gouvernance, se livre à avenirguinee (entretien)

Depuis le 05 septembre, la Guinée est dans une phase transitoire suite à la prise du pouvoir par le CNRD des suites d’un coup d’Etat. Le pays est donc devant les projecteurs des analystes sociopolitiques. L’un d’eux, Robert Théa, enseignant chercheur en faculté de droit à l’université Général Lansana Conté de Sonfonia, spécialiste en démocratie et bonne gouvernance, a abordé le sujet avec avenirguinee.net. Entretien…

Avenirguinee : Quelle analyse faites-vous du déroulé de la transition ouverte le 5 septembre en Guinée?

Robert Théa: La transition est une pratique contraire aux exigences de la démocratie. Aucun pays au monde ne souhaite être dans une transition. C’est la raison pour laquelle aujourd’hui il y a la communauté internationale qui met assez de pression pour que la Guinée puisse retrouver l’ordre constitutionnel. Alors, la transition guinéenne qui a été applaudie, qui a vu les putschistes ovationnés, aujourd’hui, on a comme l’impression qu’il y a un manque de consensus dans les prises de décisions. Ce qui est en train de pousser la classe politique guinéenne à aller vers des pratiques qui, si on n’y prend pas garde, seront de nature à dissoudre un peu le dialogue politique et social.

Avenirguinee : la junte militaire est loin d’acquérir le charme de la CEDEAO qui continue de lui mettre pression pour un retour à l’ordre constitutionnel. Par ailleurs, il y a la classe politique guinéenne qui s’est constituée en Collectif pour presque les mêmes causes. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Robert Théa : Lorsque vous prenez la charte africaine de la démocratie et la bonne gouvernance, les principes sont très clairs : les coups d’Etats ne sont pas acceptés. Lorsque vous prenez les règles relatives à la CEDEAO, les principes sont aussi très clairs. Et donc, la CEDEAO, l’Union Africaine, la communauté internationale dans son entièreté, sont dans leur rôle. Les coups d’État militaires sont des accidents de la vie démocratique qui ne sont pas souhaités. Et donc, quand ça arrive, pour éviter qu’il y ait de dérapage, qu’à un certain moment ceux qui ont pris le pouvoir et qui ont donné de l’espoir au peuple, en abusent du pouvoir, c’est pourquoi on demande à ce qu’on puisse revenir à l’ordre constitutionnelle normal. Mais, il faut dire que la CEDEAO ou la communauté internationale, dans le souci de vouloir bien faire, causent parfois du tort au peuple.

La pression exagérer sur le CNRD risque de nous mener quelque part ou on ne souhaite ; pas parce que lorsque vous prenez l’objectif du CNRD, qui se trouve être la refondation de l’Etat, nous sommes en train de constater déjà la refondation du système du fichier de la fonction publique, le nettoyage général… Le CNRD est en train de faire en sorte que les mauvaises pratiques anciennes disparaissent. Et donc, le CNRD voudrait mettre en place les bases normales et réelles d’une bonne démocratie pour qu’après les élections, nous connaissions la configuration de la république de guinée. Après les élections, que les résultats ne soient pas contestés ; qu’on puisse avoir des résultats acceptés et acceptables par tous.

Avenirguinee : l’autre aspect qui amène les politiques et les organisations internationales sur un terrain de front avec le CNRD, c’est le flou sur la durée de la transition. Vous en dites quoi ?

Robert Théa : On aurait préféré que le CNRD lui-même prenne l’engagement pour dire nous pouvons faire tous ces beaux travaux pendant tel nombre de périodes. Mais, laisser la latitude aux membres du CNT de pouvoir proposer ou décider de la période de la transition, je n’arrive pas à comprendre. Des gens qui viennent au CNT avec tous les avantages qu’ils auront, et on leur dit c’est à vous de décider quand est-ce que votre pouvoir va prendre fin, on risque de se retrouver peut-être à 10 ans de transition. Voici l’une des raisons pour lesquelles la communauté internationale est en train de mettre la pression. Sur ce plan, elle a raison. Mais, la communauté internationale ne doit pas trop exagérer, elle doit pouvoir laisser le peuple de Guinée prendre son destin en main tout en l’accompagnant.

Avenirguinee : Et la pression interne qui émanant de la classe politique ?

Robert Théa : Vous savez, il y a une sorte de peur qui ne dit pas son nom. Et cette peur, c’est le fait que la classe politique ne veuille pas que les erreurs du passé se répètent. Nous avons vu avec le CNDD qui est venu avec son intention de bien vouloir faire son travail mais, par après, il a voulu se pérenniser au pouvoir. Donc, c’est cette peur de voir le CNRD avec l’ambition de confisquer définitivement le pouvoir, c’est cette peur notoire qui fait que la classe politique actuelle est en train de chercher à mettre la pression pour qu’on aille vite aux élections et qu’une personne civile vienne au pouvoir.

Avenirguinee : ‘’La justice sera la boussole qui orientera tous les guinéens’’ pour reprendre le colonel Doumbouya. Quelle réaction vous en faites après le limogeage de la ministre de la justice, garde des sceaux, Fatoumata Yarie Soumah, pour des raisons non élucidées officiellement ?

Robert Théa : En réalité, lorsque nous sommes dans une période de transition militaire, on n’a pas besoin de parler de l’indépendance de la justice en tant que telle. Parce que déjà, il faut le dire nous sommes dans une transition où tous les pouvoirs sont concentrés dans les mains d’une seule personne ou d’un groupe de personnes. Et aujourd’hui, nous sommes dans une transition où nous ne marchons pas selon la volonté du peuple parce que nous n’avons pas de constitution, nous avons une loi fondamentale qui est la charte de la transition qui a été édictée selon la volonté du CNRD.

Il faut d’abord parler de ce que la dame a eu à faire. Est-ce que la dame était en droit ? bien évidemment lorsque, comme on le disait tout à l’heure, nous sommes dans un pays où la démocratie est en train de marcher correctement, les règles administratives doivent être respectées en tant que telles.  Dans cette logique-là, la dame a parfaitement raison. Mais, pour revenir comme ce qu’on disait tout à l’heure, nous sommes dans un régime où tous les trois pouvoirs sont concentrés dans les mains d’un groupe de personnes qui se trouve être le CNRD, et sans acculer que ce sont des militaires qui sont habitués à donner des ordres, et qu’ils veulent, en retour, voir les gens exécuter. Donc, ce qui fait que l’esprit militaire prédomine la plupart des décisions qui sont prises par le CNRD. Alors dans le cadre du limogeage de la dame, lorsque nous sommes dans le cadre de l’exercice normal du pouvoir démocratique, on aurait dû dire que la procédure a été viciée par le CNRD. Mais évidemment, nous sommes en période d’exception, c’est ça la transition ; et en période d’exception, on applique des mesures exceptionnelles. C’est à cause de ces mesures exceptionnelles qui, parfois, peuvent être exagérées, qui nous poussent à constater que ceux qui sont au pouvoir partent un peu plus vers la dictature ou l’abus du pouvoir.

Réalisé par Ibrahima Sory Camara pour avenirguinee.net

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