Quelle démarche pour une bonne transition ? entretien avec Dr Oumar, spécialiste en bonne gouvernance

Le dimanche 5 septembre dernier, la Guinée a connu une matinée mouvementée suite au coup d’Etat orchestré par le Groupement des Forces Spéciales dirigé par le Colonel Mamady Doumbouya, contre le président Alpha Condé. Quelques heures après, ces hommes armés ont annoncé, à travers une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, avoir arrêté le chef de l’État, mettant donc fin à son règne près d’un an après sa réélection pour un 3ème mandat largement contesté. Quelles devraient être les grandes lignes de la junte militaire pour une transition réussie ? Dr Oumar Diallo, consultant international en gestion et appui à la recherche et spécialiste en leadership et gouvernance politique a accepté d’ouvrir son cœur à la rédaction d’avenirguinee.net. Entretien…

Avenirguinee.net : Vous avez suivi avec attention les événements qui sont survenus en Guinée le 05 septembre dernier, dites-nous en tant qu’analyste de la situation socio-politique et surtout de la bonne gouvernance, quel regard portez-vous sur cette situation ?

Dr Oumar Diallo :  » certains peuvent dire que c’est une surprise, d’autres peuvent dire le contraire. Mais, ça dépend de la façon dont chacun conçoit la situation. Mais, on est arrivé à un niveau qui était devenu un cas exceptionnel. Donc, on n’admet pas et on aime pas les coups d’État en Afrique mais, dans certaines conditions, on aime pas aussi que les gens fassent des coups d’État constitutionnel. Donc, si en Afrique, la CEDEAO et l’UA faisaient en sorte que les chefs d’État respectent les constitutions et limitent les mandats à 2 dans tous les pays, je crois qu’il y aura moins de renversement de présidents démocratiquement élus. Il faut que les chefs d’État sachent aussi qu’il faut respecter les constitutions mais aussi les mandats. Parce que ça, c’est la première des choses qui peut donner la force, garantir les fondements de la démocratie. Malheureusement, cela se passe dans d’autres pays d’Afrique et les chefs d’État africains n’en prennent pas conscience. Je crois que si la CEDEAO et l’UA doivent intervenir et mettre la pression pour que les militaires rendent le pouvoir, ils doivent avant tout mettre la pression sur les chefs d’État de ne pas changer la constitution ou ne pas changer l’écrit du nombre de mandats qui est défini dans la constitution. Si tu es averti d’une maladie, il ne faut pas attendre que ça soit grave pour agir. Donc, il faut que les gens trouvent des solutions avant ».

Avenirguinee.net : Vous parliez justement des institutions internationales qui ont sanctionné la Guinée. Est-ce que vous trouvez normal la démarche de la CEDEAO de procéder à ces sanctions en suspendant la Guinée de ces instances de décision ?

Dr Oumar Diallo :  » Je crois qu’aux yeux de tout le monde, actuellement, les institutions, par exemple la CEDEAO et l’UA, sont en train de perdre leurs crédibilité vis-à-vis des populations africaines. Actuellement, on considère que la CEDEAO et l’UA sont des organisations présidentielles et non des organisations aux profits de la population. Il faut que ces institutions cherchent à avoir leurs crédibilité comme l’Union Européenne et tant d’autres américaines ou asiatiques. Il faut qu’elles arrêtent de prendre ces différents chefs d’État comme des responsables ou responsables de ces institutions, les présidents doivent rester président dans leurs pays. Les institutions comme la CEDEAO, l’UA et toutes les autres, ne doivent pas être dirigées par les chefs d’État africains. Qu’ils s’occupent de leurs pays, et maintenant on va élire des africains qui vont s’occuper de ces institutions indépendamment du pouvoir des chefs d’État. Ça, c’est la première des choses. La deuxième est qu’il ne faut pas que les chefs d’États cherchent à créer une amitié entre eux, se défendent entre eux au détriment de la population. On a tous vu au Mali ce qui s’est passé, en Côte d’ivoire, en Guinée et autres, c’est des titres d’exemple. Mais, cela doit s’arrêter. Donc, normalement, les chefs d’États, les institutions africaines doivent prendre des dispositions pour que les constitutions soient respectées par tous les dirigeants africains ».

Avenirguinee.net : Après le CMRN en 1984, le CNDD en 2008, c’est maintenant le CNRD qui prend les destinées du pays. Partant des erreurs du passé, selon vous, quelle ligne directrice devrait être adoptée?

Dr Oumar Diallo :  » Ça, c’est une chose à laquelle tout le monde doit réfléchir pas seulement le CNRD. Que ça soit peulh, soussou, malinké, forestiers, homme ou femme, nous devrons prendre ça comme une opportunité et il faut que les guinéens se donnent les mains avec le CNRD, qu’on oublie la pression, les sanctions de la CEDEAO et l’UA pour établir certaines étapes. Il ne faut pas que les gens commencent déjà à penser à des élections. Il y a des préalables qu’on a ratés en 2009. Quand les militaires devaient quitter le pouvoir, on a proposé de faire une constitution et qu’il y ait le référendum de la constitution avant les élections présidentielles. Les opposants d’alors, chacun pensait que c’est lui qui allait être président. Ils ont dit de laisser le référendum au futur président et nous avons tous vu ce qui s’est passé après. Donc, je conseille qu’il y ait certaines étapes qu’il faut suivre :

1- réunir tous les guinéens de l’intérieur et de l’extérieur pour faire une constitution exceptionnelle en tenant compte des réalités de la Guinée. Toutes les constitutions au monde il y a des règles universelles mais, la majorité des constitutions tiennent compte de l’histoire du pays, des réalités du pays et sa culture. Donc, il faut qu’il y ait le débat sur la constitution dans le pays, qu’il y ait un référendum et qu’il y ait enfin une constitution réelle adoptée, puis accepter de tous les guinéens.

2- Il faut élire le pouvoir judiciaire, ne plus accepter de nommer le président de la cour suprême, il faut élire les présidents et leurs adjoints des tribunaux de première instance pour que la justice soit libre et transparente. Après, élire les maires, leurs conseillers puis les élections des députés. C’est après tout ça qu’on doit venir à l’élection présidentielle. Il ne faut pas refaire les erreurs de 2009, tenir l’élection présidentielle, laisser tout le reste au président de la République. Dès que le président est élu et qu’on n’ait pas une constitution bien établie, des institutions bien assises, je crois qu’on reviendra à la même chose. Donc, il faut que tout soit établi, de l’élection des députés aux maires, des magistrats et présidents. Et, maintenant, dès que le président est là, il n’a de responsabilité que sur ces membres du gouvernement. Là, il y aura la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Au cas contraire nous reviendrons à la même chose ».

Avenirguinee.net : Il y a eu plusieurs décisions qui ont été prises par le CNRD. Entre autres : le gel temporaire des comptes bancaires des anciens dignitaires du régime en place, la radiation de 2 militaires des rangs de l’armée guinéenne suite au vandalisme au niveau de Cosa… Dites-nous, comment vous appréciez de façon générale toutes ces décisions qui ont été prises par le CNRD depuis leur avènement au pouvoir ?

Dr Oumar Diallo : « Vous savez, comme il l’a dit lors de son premier discours, qu’il ne fera pas la chasse aux sorcières, et si ce qu’il fait est un principe de vérifier et récupérer le peu qui reste des détournements, alors c’est une très bonne chose. Et comme il a cité Rawlings du Ghana, qu’il ne fasse pas de démagogie, qu’il fasse son travail et que tout ce qui doit être récupéré le soit.

La radiation aussi des militaires est un exemple pour que tous les guinéens sachent que personne n’est au-dessus de la loi. Et, geler les comptes parce que c’est à ce moment-là qu’ils sont libres, ils peuvent faire n’importe quoi, c’est-à-dire faire beaucoup de transactions. Donc, c’est une très bonne chose de geler les comptes jusqu’à ce qu’on sache qui a quoi et qu’est ce qui est pour qui. Mais je souhaite que cela soit commun à tout le monde ».

Avenirguinee.net : Quel avenir le CNRD devrait réserver au professeur Alpha Condé à la suite de ces événements ? 

Dr Oumar Diallo : « vous savez, ce qu’il faut comprendre généralement, c’est de ne pas se venger de ceux qui nous ont fait du mal. Alpha Condé, c’est un guinéen qui a dirigé la Guinée à peu près pendant 11 ans. Et, il n’y a jamais eu de gouvernement parfait. Si tu as fait plus de bien que de mal, on dit que tu as eu un bon régime et si tu as fait le contraire, on dira que tu as eu un mauvais régime. Il ne faut pas dire qu’il a emprisonné les gens ou que les gens ont été tués lors des manifestations, on doit traiter Alpha Condé comme étant un être humain et comme quelqu’un a occupé le poste suprême de notre pays qui est le président de la république. Donc, c’est eux qui savent quoi faire mais, moi je ne voudrais pas qu’on le traite comme un prisonnier criminel. Il faut laisser la justice faire son travail, s’il y a des inculpations c’est à la justice de les déterminées, pas eux. Alors, avant qu’il ne soit mise dans les mains de la justice, il faut qu’il soit respecté comme quelqu’un qui a un jour été le président de notre pays; ça y va de notre respect nous-mêmes, parce que c’est … de maltraiter une personne qui a dirigé un pays et surtout à la télé aux yeux de tout le monde. Ce n’est pas à nous de le punir, la justice est là pour ça. Donc, je salue l’acte du colonel Doumbouya parce qu’il n’a point torturé le professeur Alpha Condé et il a déclaré également qu’il allait bien et qu’il avait vu son médecin, je trouve que cela est une bonne chose « .
Avenirguinee.net. Enfin, partagez-vous les avis de ceux qui soutiennent qu’il faut accorder tout le temps à cette junte pour asseoir le fondement des institutions de la République ?

Dr Oumar Diallo : » Je dirai à la Guinée qu’on a eu une opportunité en 84, on a eu une deuxième en 2009 et Dieu nous a encore donné une troisième opportunité. Donc, je souhaiterais que personne ne se précipite et qu’on fasse de la barbarie pour aller aux élections sans asseoir le fondement de la démocratie. La première des choses qu’on doit faire est de ne pas laisser l’établissement de la constitution à un futur président qui sera élu. C’est pourquoi je dis chaque fois que la différence entre un vrai leader et un faux est que le vrai leader s’intéresse aux futures générations et le faux aux futures élections. Et, on sait qu’en Guinée, tous les leaders s’intéressent qu’aux futures élections, ils ne s’intéressent pas aux futures générations. Alors tous les guinéens doivent faire de sorte qu’on pense aux futures générations, pas aux futures élections. Et, pour ça, il faut faire  comme je l’ai dit plus tôt : établir une constitution qui répond aux réalités, à la culture et aux besoins de notre nation pour qu’on puisse avoir une nation, ensuite que tous ceux qui ont les poids lourds au niveau du pouvoir judiciaire soient élus pas nommés et faire les élections parlementaires, municipales avant la présidentielle…

Avenirguinee.net : Merci à vous !!!

Oumar Diallo :  c’est à moi de vous remercier.

Réalisé par Ibrahima Sory Sylla pour avenirguinee.net

Entretien réalisé par Ibrahima Sory SYLLA pour avenirguinee.net
625.21.09.71

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